De prime abord, on peut comprendre la réaction vive et inopportune de nombreux observateurs de la scène publique. Alors qu’il y a manque de ressources humaines et de financement un peu partout dans les services sociaux, l’arrivée de clowns dans le paysage des services aux aînés en a fait réagir plus d’un et fait rire jaune bien d’autres avec le financement de 293 000 $. C’est sans aucun doute la méconnaissance de cette approche thérapeutique et l’imaginaire rattaché au personnage du clown qui ont fait sursauter bien des élus. Après tout, un clown n’est pas là pour guérir les malades. « Ce drôle de personnage intervient dans le cirque et les fêtes foraines. » diront la plupart des gens. On accuse ces clowns d’infantiliser les vieux, de prendre l’argent destiné aux soins essentiels. Qu’en est-il au juste ?
Nous apprenons dans un excellent dossier de La Presse, signé par Sylvie St-Jacques, que l’approche thérapeutique des clowns auprès des aînés, c’est du sérieux. L’organisme Dr Clown travaille chez nous auprès des enfants et des aînés depuis 1999. C’est à Montréal que l’organisme a vu le jour en réalisant un projet-pilote à la Résidence Paul-Lizotte à l’automne 2000. Le métier de clown thérapeutique existe depuis des décennies dans de nombreux pays d’Europe, aux États-Unis et au Brésil. Qui ne connaît pas le célèbre Patch Adams ? Son Gesundheit Institute sillonne le monde en proposant une approche thérapeutique révolutionnaire. Présent dans plus d’une soixantaine de pays, cet Institut fondé par le Dr. Patch Adams en 1972, promeut une vision sociopolitique de la santé. Les valeurs de générosité, de compassion et de tolérance priment sur la compétition et l’égoïsme. Pour le Gesundheit (qui veut dire « Bonne santé » Institute), les soins de santé passent inévitablement par la pratique des arts, l’amour de la nature, l’éducation, l’amitié et le plaisir !
Malgré eux, les clowns de l’organisme Dr Clown se retrouvent à l’avant-scène et doivent affronter les moqueries sans retenue et les paroles blessantes de certains critiques. La crédibilité de l’organisme est mise en doute. Dans de nombreux pays, dont la Suisse, l’approche empruntée par l’organisme montréalais fait école et le statut de clown en milieu hospitalier est bien établi. Tout, en grande partie, est une question de perception. Ce qui importe avant tout, c’est que les personnes âgées aillent mieux, reprennent goût à la vie, socialisent davantage et diminuent progressivement, au grand dam des compagnies pharmaceutiques, la consommation infernale de comprimés. Groucho Max disait : « Un clown est comme une aspirine, excepté qu’il agit deux fois plus vite. » Rien n’est parfait dans ce monde et l’esprit raisonneur, voire moralisateur de certains, empêche souvent la créativité de s’exprimer, la venue de nouvelles approches éclore pour le bien de tous.
De 1978 à 1981, j’ai sillonné les écoles primaires de la Montérégie en costume de clown. J’ai rencontré des milliers d’enfants et un clown, ça peut faire des miracles dans le cœur des enfants! Dans une démarche éducative et pastorale, je faisais vivre à des enfants de 10-12 ans une expérience inoubliable qui visait à briser la solitude, à favoriser les liens d’amitié. Je m’appelais tout simplement « Pantoufle », car j’avais perdu mes souliers. On perd toujours quelque chose dans la vie. Par l’humour, les histoires rocambolesques et les gestes anodins, j’arrivais à faire rire les enfants, à semer un peu d’espoir et à faire briller un peu de lumière dans leurs yeux tout écarquillés.
Je me rappelle particulièrement la visite d’une classe d’enfants en difficultés d’apprentissage. On m’avait prévenu que le tout serait difficile et que je ne pourrais terminer mon animation. Eh bien, ce fut une rencontre bouleversante, à la fois pour l’enseignante et pour l’humble clown que j’étais alors. Comme on dit souvent, le clown voit des choses que les autres ne voient pas. Dans cette classe turbulente, des enfants blessés par la vie avaient bien compris que l’essentiel est invisible pour les yeux. Il y a dans la vie, vous en conviendrez, des rencontres qui bouleversent, qui redonnent goût à la vie, qui guérissent des blessures intérieures, qui changent l’itinéraire de notre destinée. Il n’y a pas d’âge pour cela. Que ces rencontres auprès des aînés soient faites par des clowns, pourquoi pas ?

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