La descente aux enfers de ce Goliath de l’industrie automobile américaine et les milliers de chômeurs qu’elle entraîne dans ses déboires, démontre hors de tout doute le manque de vision des hauts-dirigeants de cette entreprise naguère plus que prospère. L’entêtement de ce géant à garder ses traditions et son monopole à tout prix, sans tenir compte des tendances environnementales et de la compétition ingénieuse suscitée par la mondialisation, a causé sa perte. Les initiatives démesurées de GM, basées sur un raisonnement et une vision passéistes des marchés, ne lui ont pas permis de comprendre les enjeux cruciaux et d’amorcer les changements salutaires qui lui auraient permis de garder le cap, de rester bien en selle. Erreur fondamentale que plusieurs analystes avaient pourtant signalée depuis plus d’une décennie.
L’arrivée des producteurs japonais sur le marché nord-américain aurait dû sonner l’alarme chez les experts de GM. Les petites voitures japonaises ont fait leur place progressivement dans un marché dominé par les grosses bagnoles de GM, Ford et Chrysler. Les producteurs japonais ont su gagner le cœur des Américains en assurant la qualité, la fiabilité, l’économie d’essence par des modèles plus adaptés aux réalités en émergence. En fait, les voitures japonaises se sont adaptées aux besoins des Américains, aux nouvelles sensibilités environnementales et aux conditions économiques. Les crises pétrolières répétées et l’éveil assez généralisé aux causes environnementales ont favorisé sans contredit l’explosion de la demande pour les voitures japonaises sur cette terre d’Amérique. L’industrie automobile nord-américaine n’a cessé de piquer du nez au fil des dernières années parce qu’elles n’a pas su s’adapter et offrir un produit hautement compétitif.
L’échec de GM est un symbole retentissant d’un fiasco sans précédent dans cette Amérique en crise profonde et cela sur plusieurs plans. L’arrivée de Barack Obama à la tête des États-Unis a suscité beaucoup d’espoir. Dans ses nombreuses interventions au cours des derniers mois, le jeune président a abondamment fait référence aux valeurs profondes qui ont nourri cette terre où la réalisation effective des rêves les plus fous s’est toujours avérée possible. GM n’a pas su puiser dans ces racines qui ont toujours fait la fierté des nord-américains. Plus une entreprise impose sa façon de voir moins elle est à l’écoute des besoins réels des gens qui la font vivre. De plus, on ne peut toujours imposer une façon de voir sans écouter ce qui vient d’ailleurs.
Les gouvernements américains et canadiens ont investi des sommes colossales pour sauver du marasme ce géant de l’automobile. C’est encore le petit contribuable qui paiera les frasques de ces hauts-dirigeants à la vue courte ou, plus précisément, obtuse. Après ces nombreux sauvetages à coups de milliards, puisés à même le trésor public, tout s’est effondré. Nous pouvons à peine imaginer le drame vécu par ces milliers de travailleurs après dix, vingt, trente et même quarante ans de service. Tout s’écroule pour eux aussi.
Les répercussions seront inévitables aussi parmi les 1500 fournisseurs d’équipements qui voient leurs carnets de commandes se vider à vive allure. La faillite de GM laisse songeur bien des analystes du monde économique. Cela pose toute la question du gigantisme. En cette terre d’Amérique, faut-il nécessairement être superpuissant, immensément gros avec une panoplie de marques pour réussir? Nous assistons depuis une trentaine d’années à une économie d’outre-mangeurs. Tout le monde veut la peau de l’autre. Plus on est gros, plus on sera riche! La faillite de GM donne une bonne leçon de philosophie à ces gens d’affaires aveuglés par la démesure et le profit à tout prix sans tenir compte des besoins réels, voire nouveaux de ceux qui consomment. En fait, nous vivons la surconsommation à outrance sans en avoir les moyens. C’est aussi cela la crise!
Voilà qu’un nouveau paysage se dessine maintenant dans l’industrie automobile. Avec la faillite du géant de Détroit et le rachat de Chrysler par Fiat, l’équilibre des forces entre les constructeurs est grandement modifié. Une chose est certaine, les constructeurs américains ne tiennent plus la route. Ils n’incarnent plus la puissance mondiale de l’automobile si grandement ancrée dans la culture américaine. Les poids lourds de ce secteur névralgique de l’économie mondiale seront désormais japonais, européens, coréens et dans quelques décennies, vous verrez, chinois.
La fin désastreuse, voire honteuse de GM, démontre à quel point ce constructeur n’a pas eu le courage de prendre à temps les décisions pourtant si évidentes. Le concurrent Ford a vécu les mêmes défis il y a cinq ans, mais celui-ci avait pris les moyens qui s’imposaient sans recourir, soit dit en passant, aux deniers de l’État. La crise économique et ses nombreux rebondissements se révèlent de plus en plus comme un miroir de notre façon de vivre et de faire. Luc Ferry disait : « Déconnecté de toute visée de civilisation ou d’humanisme, le progrès n’a plus d’autre justification que son propre mouvement. »
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