Dans son article, Annie Morin soulignait que «le gaspillage de nourriture est une plaie dans nos sociétés occidentales et qu’au moins 50% de toute la nourriture produite dans le monde est jetée à la poubelle sans être consommée.» Imaginez, les Américains jettent aux poubelles 27 millions de tonnes de nourriture comestible chaque année. Cela représente plus de 30 milliards US. Ce n’est pas tout, 14% des aliments produits aux États-Unis prennent le chemin du dépotoir! Une étude récente produite en Grande-Bretagne signale que le tiers des aliments achetés dans ce pays remplissent le panier à ordure. Dire qu’il y a quelques mois à peine, le monde parlait d’une crise alimentaire sans précédent.
Récemment, le patron d’un grand restaurant québécois me disait qu’il jetait à tous les jours énormément de stocks de nourriture. Je lui demandai pourquoi il ne les envoyait pas à des banques alimentaires. Il me répondit sur un ton laconique: «S’il y a un problème d’intoxication, qui sera responsable? Je ne veux pas de d’ennuis, un point c’est tout.» Je ne veux pas d’ennuis! C’est cela le fond de la crise alimentaire mondiale! Nos pays occidentaux ne veulent pas d’ennuis! Les mesures accrues de salubrité, les quotas quotidiens de production, les exigences croissantes des consommateurs et j’en passe, contribuent largement au gaspillage et à la malnutrition. Au Québec, combien de producteurs laitiers jettent leur surplus de lait aux égouts? Mes amis, les quotas obligent et provoquent cette situation scandaleuse! La démesure des bien nantis crée inexorablement l’extrême pauvreté des plus fragilisés de ce monde.
La démesure des biens nantis? Par les temps qui courent, ce sont leurs placements qu’ils voient fondre comme une banquise au soleil! Dire qu’il y a des millions de personnes qui tentent tout simplement de survivre, de nourrir décemment les leurs. Les images fréquentes en provenance de l’Afrique sont parfois troublantes. Il faut y avoir mis les pieds, y avoir partagé le quotidien des familles pour le savoir. Je me souviens de cette visite dans un petit village casamançais dans le sud au Sénégal. Nous connaissons bien le sens de l’accueil légendaire des gens de ce pays sahélien. Un jour de congé, j’étais allé reconduire chez lui un jeune étudiant dont la famille vivait dans une extrême pauvreté. Quand je dis extrême, ça veut dire extrême! Il est de coutume dans ce pays sahélien de remettre au visiteur un cadeau d’hospitalité. Imaginez, avant de partir, la maman de Mamadou me donna, avec tant de gentillesse et un large sourire, un oeuf enveloppé dans un vieux chiffon noir! C’était la première fois de ma vie qu’on me remettait un cadeau de ce genre. Combien d’entre vous ont reçu un oeuf en cadeau? Pas une douzaine d’oeufs, un oeuf! N’ayez crainte, ce n’était pas le fruit de la poule aux oeufs d’or.
Je remontai donc sur ma moto avec mon oeuf en prenant bien soin de ne pas le casser. C’était précieux! Je repartis donc vers la ville en prenant conscience de la grandeur d’âme et de la dignité de cette femme sénégalaise. Je prenais conscience aussi combien j’étais privilégié et combien j’étais parfois exigeant, voire capricieux. Nous désirons trop souvent la perfection lorsque nous choisissons des aliments; il faut que la pomme soit bien rouge, la carotte bien droite, la tomate bien tournée. Nous sommes tous responsables, en partie, de ce gaspillage alimentaire éhonté. Nous vivons certes dans une société de surconsommation, mais aussi dans celle de la surproduction à tout prix.
En décembre prochain, Copenhague accueillera des représentants de 175 pays pour échanger sur les changements climatiques. C’est une rencontre cruciale pour l’avenir de l’humanité, en fait pour le climat de l’humanité. Il est temps que des gestes concrets et audacieux se fassent pour sauver la planète d’un crash éminent. Ce sont les habitants des pays les plus pauvres qui souffrent des conditions climatiques les plus arides. Ils ont faim, très faim. «Jamais la violence, l’inégalité, l’exclusion, la famine, et donc l’oppression économique n’ont affecté autant d’êtres humains dans l’histoire de la terre et de l’humanité.» écrivait Jacques Derrida. En faisant ses emplettes cette semaine, pensons-y avant de jeter cette réflexion à la poubelle.