La fête du ballon rond attirera une audience cumulative de 26,3 milliards de personnes faisant engranger à la FIFA quelques 3,2 milliards de dollars en commandites et en droit de télédiffusion. Les seules retombées économiques de ce gigantesque événement sont de l’ordre de 12,7 milliards et aura permis de créer 659 000 emplois. Ce sont de gros sous mes amis pour une coupe sportive, mais les enjeux, vous vous en doutez bien, sont plus que sportifs. La terre jadis ensanglantée de Nelson Mandela avait bien besoin de cette visibilité mondiale et de ces 370 000 visiteurs étrangers. Les rêves du libérateur, maintenant nonagénaire, n’ont pas réussi à transformer fondamentalement ce peuple africain encore meurtri par l’apartheid. Il en faudra des générations pour effacer ces décennies de haine, de violence et de racisme; en fait, bien plus qu’une Coupe mondiale de soccer.
Toutefois, pour la première fois de l’histoire de la coupe mondiale, l’Afrique s’ouvre au monde, un événement pour elle sans précédent. Pour plusieurs d’entre nous, le continent africain demeure un vaste territoire méconnu ou des guerres fratricides et de nombreux fléaux déciment une population d’une pauvreté extrême. Sur l’échiquier mondial le continent africain n’a pas beaucoup de poids. Les problèmes structurels endémiques et la corruption quasi permanente sapent tout le développement de ce vaste territoire de plus de 905,9 millions d’habitants. On prévoit même que sa population atteindra 1,94 milliards en 2050 à cause des taux élevés de fertilité. L’Afrique n’est pas au bout de ses peines, mais elle a fait naître des êtres exceptionnels tels Nelson Mandela, Léopold Sedar Senghor et bien d’autres.
L’Afrique comprend 61 entités politiques, dont 53 États. Il s’agit du deuxième plus grand continent après l’Asie, en surface et en population. L’Afrique est loin d’être homogène. De ce vaste continent aux allures bigarrées, des hommes et des femmes de grande qualité émergent de plus en plus. La Coupe du monde de soccer ne règlera certes pas grand-chose, mais elle ouvrira une fenêtre inédite sur un continent dont les ressources humaines et minières sont immenses. Lors du match inaugural sur le terrain de Soccer City, la frénésie avait envahi le grand stade de l’Afrique du Sud. Pour les habitants de ce pays, c’est la planète qui vient à eux sous le signe d’une fête sportive. Comment ne pas être fier dans ce peuple où l’apartheid a anéanti tant d’innocents? Sans doute, pour les 49 millions d’habitants que compte ce vaste pays, c’est un cadeau inespéré.
Il est clair que la Coupe du monde de soccer, qui se déroulera dans neuf villes sud-africaines jusqu’au 11 juillet, marquera un tournant dans l’histoire de ce pays, mais dans toute l’Afrique aussi. Nous le savons pertinemment, le sport rassemble; nous l’avons récemment vécu avec les Canadiens de Montréal. Jamais on n’avait vu autant de frénésie dans les rues de Montréal lors des débuts de séries éliminatoires. Depuis la fin de l’apartheid, la fameuse nation « arc-en-ciel » n’a jamais vu le jour; le lourd héritage racial de l’Afrique du Sud ne s’est pas effacé par enchantement malgré les efforts du leader charismatique qu’était Nelson Mandela. Que restera-t-il de cette Coupe du monde dans un mois? Certaines améliorations routières et locatives, des installations sportives et culturelles, des retombées économiques importantes, mais il restera malheureusement une population dont 50% vit sous le seuil de la pauvreté, un chômage endémique qui frise les 36%, 5,7 millions de Sud-Africains porteurs du VIH-sida dont 350 000 meurent annuellement. C’est aussi cela l’Afrique du Sud mes amis!
Dans ce pays où les 50 ans d’apartheid ont laissé des traces profondes, des plaies béantes non cicatrisées, rien n’est fondamentalement réglé. Les Blancs comptant 9,6% de la population possèdent toujours l’argent et les 79% des Noirs au pouvoir depuis seize ans essaient tant bien que mal de gérer ce vaste pays aux défis colossaux. Comme on le sait, c’est l’argent qui est le nerf du développement et des affaires. La Coupe du monde, c’est une fête exceptionnelle pour ce pays toujours lézardé par la misère et les inégalités sociales. Oui, les inégalités persistent, mais seule la fête du ballon peut unir les Sud-Africains de toutes les couleurs et de toutes les allégeances. C’est une page historique qui est en train de s’écrire pour l’Afrique du Sud et surtout sans violence.
Qui a déjà dit cette célèbre formule « Donnez-leur du pain et des jeux »? C’est Juvénal pour évoquer les besoins fondamentaux du peuple romain qui vivait dans la misère et pour éviter les émeutes et les révoltes. C’est une chance, une fenêtre inouïe qui s’ouvre sur le monde pour l’Afrique du Sud. La Coupe de soccer est un havre de paix où différentes cultures et traditions se rencontrent, partagent et célèbrent une même passion. N’est-ce pas la Coupe de l’espoir pour ces 49 millions de Sud-Africains?