Depuis quelques semaines, le quotidien Le Devoir publie une série d’articles très pertinents sur cette période fascinante, exaltante et disons-le, quelque peu tourmentée du Québec. Plusieurs analystes ont fait allusion à la période dite de « Grande Noirceur » où, semble-t-il, régnait un obscurantisme le plus total. Était-ce si noir que cela?
Les années 60 ont donné naissance à travers le monde à des mouvements courageux et enthousiastes de libération de toute sorte dont nous vivons encore, pour le meilleur et pour le pire, les ressacs. Des figures emblématiques tels les John F. Kennedy, Martin Luther King, Fidel Castro, Che Guevara, Charles De Gaule, ont fasciné notre monde et nourri notre espoir en une société plus juste, plus fraternelle et plus démocratique. Les atrocités de la Seconde Guerre mondiale avaient fait place à une ère où tout semblait possible. Même l’Église catholique, sous la houlette du bon Pape Jean XXIII, enclencha son propre aggiornamento nommé Vatican II. Avec la Révolution tranquille, les francophones d’ici entraient de plein pied dans la modernité, disons-le, avec une certaine frénésie aux tendances boulimiques. Tout était à faire dans ce Québec des années 60 aux allures et aux pratiques quelque peu rurales, traditionnelles et conservatrices.
Ce mouvement de modernité, de changement de paradigmes émerge de l’irrésistible croissance industrielle de l’après-guerre. Le Québec n’a pas le choix et les années 60 amorceront des transformations profondes dans toutes les sphères de la société; du mur à mur quoi! Nous sommes ici bien loin de simples ajustements structurels ou d’aménagements cosmétiques. C’est un grand branle-bas sans précédent qui touche les assises les plus profondes, le socle de la société francophone. Tout y passa et si rapidement, sans doute beaucoup trop rapidement. C’est le cas de le dire, il y avait de quoi perdre son latin! Des tiraillements profonds ont fait vivre à nos concitoyens des heures exaltantes, parfois troublantes tant sur les plans personnel que collectif. Comme une vague qui déferle, cette révolution a balayé et emporté dans son sillage des certitudes que l’on croyait jusqu’alors inébranlables. Les artisans de cette révolution avaient bien orchestré la promotion d’une société ouverte et avant-gardiste en faisant tabula rasa des valeurs traditionnelles et conservatrices de la période duplessiste marquée par l’omniprésence, il va s’en dire, de l’Église gardienne de la foi et de la culture canadienne française.
Pendant une décennie assez intensive merci, les baby-boomers ont amorcé avec une énergie et une créativité débordantes les principales restructurations politiques, sociales, éducatives que nous connaissons aujourd’hui. Les transformations profondes amorcées accentuèrent inévitablement le déclin de la pratique religieuse dont les signes d’un essoufflement semblaient de plus en plus évidents dans la mire même des autorités ecclésiastiques. L’Église catholique, proche du pouvoir, fut pas mal secouée de toute part. Amorçant elle-même sa propre révolution par l’ouverture du concile Vatican II en 1964, l’Église s’engagea résolument alors dans une recherche plus collégiale de l’exercice de l’autorité et plus sensible aux croyants situés au carrefour d’une société en plein essor, devant l’immense chantier d’une modernité à définir pour le Québec..
Plusieurs l’oublient malheureusement, mais les grands artisans de cette Révolution dite tranquille furent des catholiques convaincus et engagés, dont plusieurs étaient des membres de la hiérarchie de l’Église d’ici. Nous n’avons qu’à penser au Frère Untel et ses insolences qui lui ont valu une mise à l’écart. Ne l’oublions pas, le Québec est tricoté serré. En fait, les Québécois ont vécu simultanément deux révolutions, celle de la société québécoise et celle de l’Église catholique par Vatican II. Il y avait de quoi perdre tous ses points de repère. Beaucoup de Québécois ne comprenant plus rien, ont tout simplement laissé tomber leur appartenance affichée à une Église en mutation.
C’est l’ère de la société libérale avec tous ses idéaux prometteurs et enivrants, où tout semblait permis enfin, faisant fi des tabous et des interdits imposés par une Église empoussiérée en prétendue collusion avec le pouvoir en place. Mais les récentes recherches historiques démontrent une vision quelque peu différente d’une réalité véhiculée jusqu’à ce jour, de ce que certains ténors nous ont fait croire. L’époque de la Grande Noirceur fut incontestablement quelque peu exagérée selon plusieurs experts. Le recul de cinquante ans nous permet de prendre la distance nécessaire pour mieux comprendre l’héritage du passé. Dans le magazine populaire La Semaine, l’ex-premier ministre Bernard Landry écrivait ceci : « Sans compter son impact sur notre prodigieuse natalité, une des plus importantes de l’histoire humaine. Les religieuses, les frères, les pères, les prêtres éduquaient notre jeunesse par motivation spirituelle et culturelle, sans conventions collectives et avec une efficacité plus que comparable à ce qui se fait aujourd’hui. C’est justement grâce à leur travail et à leur engagement valeureux que je trouve injuste l’expression « grande noirceur ». Autant de lumière n’aurait pu surgir en 1960 d’une obscurité antérieure aussi opaque. »
Et dans une entrevue radiophonique qu’il m’accorda en avril 2010, Monsieur Landry ajouta : « Ce village, ces coopératives, cette solidarité, ces cours classiques et cette joie de vivre, ce n’était pas la « grande noirceur ». Il y avait des problèmes à régler, la Révolution tranquille était bienvenue; c’était un aggiornamento. Dire que tout était sombre avant, c’est un mépris pour nos devanciers. « Grande noirceur », inventée par des gens, dont plusieurs méprisaient le Québec. » Les Québécois n’ont pas fini de découvrir la richesse de leur histoire. Ce n’est que par une reconnaissance de celle-ci qu’ils trouveront les assises mêmes de leur identité. Chacun, à sa manière et en son temps, fait à un moment ou l’autre de sa vie une rencontre avec l’histoire. Que cette rencontre fasse jaillir dans le cœur de chaque Québécois la fierté et la grandeur de ses origines. Était-ce si noir que cela? Qu’en pensez-vous?