En écoutant les reportages télé de ce dimanche, je ne pouvais m’empêcher de vibrer à celui du traditionnel dîner de Pâques organisé par Les petits frères des pauvres. Les témoignages touchants de personnes âgées nous rappellent combien la solitude s’avère lourde à porter pour des milliers de personnes âgées. Dans cette société où le vieillissement de la population connaît une croissance fulgurante, nous pouvons imaginer aisément combien sont nombreuses les personnes qui souffrent durement de la solitude. Combien de parents vivent éloignés, presque oubliés par les leurs enfants dans des résidences prétendues bien tenues mais pas toujours « comme un chez soi »?
Depuis quelques décennies, fort heureusement, Les petits frères des Pauvres luttent avec courage et ingéniosité contre l’exclusion et la solitude des personnes âgées seules de 75 ans et plus. Cet organisme international qui vit le jour après la deuxième guerre mondiale dans une France dévastée, détruite et en manque de tout continue de réaliser un travail exceptionnel auprès de nos aînés qui manquent d’affection et d’amitié. En « 1945, le problème des vieillards (…) était devenu en France le plus urgent. Appauvris par la guerre (…) il s’agissait de les aider à vivre chez eux et le moins mal possible. » Armand Marquiset, indépendant de fortune, fonde l’organisme Les petits frères des pauvres pour soulager de la misère des personnes accablées par la pauvreté, la solitude et la souffrance. Fleurs, visites d’amitié, repas, présence et marque d’affection font partie du quotidien des bénévoles impliqués dans cet organisme qui a vu le jour en 1962 à Montréal. Après Montréal, Sherbrooke et Québec, des cercles d’amitié ont pris naissance un peu partout à travers la province. Une présence incomparable auprès des nôtres en manque de présence réconfortante.
Dans ce monde des nouvelles technologies et du cyberespace, des milliers de personnes souffrent lourdement de solitude, d’isolement. Cloisonnées entre les quatre murs de leur chambre, de nombreuses personnes âgées peinent à vivre harmonieusement et sombrent facilement dans la déprime en ingurgitant à répétition des comprimés dont on ne mesure pas toujours les effets secondaires à long terme. Nous le savons tous, la solitude fait partie intégrante de notre humanité, de notre finitude. Nous sommes tous, à un moment ou l’autre, des solitaires dans un recoin de notre vie. Nous avons besoin sur ce parcours terrestre, parfois sinueux et tourmenté, de moments bienfaisants et salutaires de solitude, tels un oasis dans le désert aride qui donne répit à nos pas usés et fatigués. Mais il y a des solitudes qui sont choisies et d’autres imposées par des pairs ou par des circonstances inéluctables de la vie.
Il est bien évident qu’une personne peut s’avérer de tempérament solitaire ou le devenir par choix. Des personnes célibataires ou membres d’ordre religieux le font par option de vie mais globalement le solitaire se présente à nous comme un être seul qui souffre davantage de son isolement. C’est l’isolement qui mine la personne dans son être profond, dans sa manière d’être au monde. Il n’est pas aisé de parler de solitude, de la cerner car ses manifestations diverses ne semblent pas toujours trouver un écho positif dans l’entourage immédiat de celui qui en expérimente la dynamique au quotidien. Pour certaines personnes, la solitude se traduit par un sentiment d’ennui, de mise à l’écart pour d’autres.
Il est difficile d’avouer sa solitude, de se plaindre de ce mal d’âme, de ce sentiment profond d’ennui. C’est une souffrance parfois lourde à porter, un mal d’être difficile à partager. Mourir d’ennui, c’est la pire des disparitions; personne ne mérite de mourir seul. Dans cette société bombardée à outrance d’informations continues, il peut sembler paradoxal que de plus en plus de gens soient plongés dans l’anxiété, la solitude, l’isolement. Nous avons beau déambuler dans une foule toute la journée, il reste que nous sommes souvent en proie avec l’anonymat dans cette société technologique, individualiste et de surconsommation par surcroît. Combien de personnes rentrent chez elles sans être accueillis, passant seuls une soirée après l’autre sans presque personne avec qui communiquer? Dans une société de masse, il n’est pas facile de créer des liens, de faire naître des amitiés profondes qui durent plus que le temps d’un bonjour rapide livré sur le palier de son appartement.
Nous le savons tous, créer des liens d’où surgiront des relations interpersonnelles nourrissantes et bienfaisantes exigent temps et patience. Notre monde basé sur l’économie et l’argent, ne semble pas favoriser ces espaces nécessaires pour briser l’isolement. Quand le leitmotiv « le temps c’est de l’argent » prime sur tout, il est difficile de renverser cette vapeur chloroforme et asservissante afin de rompre une solitude malsaine, habitée par la tristesse. « Être seule au monde, c’est lourd à porter… » me disait une jeune femme de vingt-huit ans. Notre vivre au monde porte en soi une dimension sociale essentielle à notre équilibre et à notre harmonie. Nous ne pouvons vivre longtemps en isolement, coupés des autres, sans séquelle psychologique. Nous sommes des êtres de relation; la personne humaine n’est-elle pas unique en ce sens qu’elle est la seule entité vivante qui cherche sans cesse la rencontre de l’autre?
Tel un oiseau qui s’élève dans le ciel à un point tel qu’il devient presque invisible à l’œil nu, il y a tant de personnes qui disparaissent lentement, discrètement du radar de nos relations sans crier mot pour devenir ces lointains du quotidien. Dans un isolement malsain, elles s’accrochent désespérément à leur sort minées trop souvent par une tristesse à fendre l’âme. Elles sont présentes tout près de nous; il revient à chacun de nous d’être vigilant, de tendre la main, de porter un regard de tendresse sur ces personnes qui, pour des motifs souvent mal cernés, se glissent à l’écart de nos vies. Soyons à notre manière des « petits frères des pauvres » pour ces esseulés qui gravitent sans tambour ni trompette dans notre environnement immédiat et trop souvent accaparant. Il y a des moments de solitude qui régénèrent et vivifient mais l’isolement finit toujours par assécher l’âme des cœurs esseulés. À nous d’ouvrir notre cœur pour redonner espoir.