Plusieurs d’entre nous se souviennent de cette expression d’une autre époque quelque peu révolue « faire ses Pâques ». Il ne faut toutefois pas remonter à des années lumières tout de même. Au Québec, tout a chamboulé en quelques décennies sous l’effervescence libératrice de la Révolution tranquille. Oui, « faire ses Pâques », c’était bien ancré dans la période de mon enfance où la peur du péché obnubilait sans cesse notre vivre ensemble, hantait souvent même nos jeunes consciences. On ne finissait plus d’examiner nos faits et gestes au risque même de développer une certaine forme de scrupule. Certains membres du clergé n’y allaient pas d’ailleurs de main morte, montant d’un cran les exigences évangéliques quasi essentielles à notre vivre au monde. Autre temps, autres mœurs!
Fort heureusement, mes parents étaient de grands croyants, mais très éloignés d’un certain puritanisme et pas du tout « mangeux de balustre ». Il y avait une très grande liberté religieuse à la maison malgré l’esprit janséniste ambiant qui sclérosait certaines dimensions importantes du développement le Québec des années 50. Tout n’était pas aussi noir cependant que le laissent entendre souvent certains pourfendeurs du régime duplessiste. À toutes les époques, le Québec a connu des êtres exceptionnels. Celui-ci n’aurait pas connu l’essor fulgurant des années 60 sans l’apport de leaders géniaux formés, soit dit en passant, par des religieux et des religieuses de grands talents. Ces hommes et ces femmes généreux valaient autant, sinon plus, que bien les vaillants éducateurs d’aujourd’hui. La grande noirceur, décriée par plus d’un radoteur post-révolution tranquille, mérite un éclairage plus nuancé et circonstancié. De ces années, que l’on affirme sans retenue si sombres, ont surgi des hommes et des femmes d’envergure qui ont façonné avec brio le Québec d’aujourd’hui.
Nous sommes peut-être en ce début du 21e siècle à l’extrême du balancier où la plupart des gens ne se questionnent plus sur le péché, encore moins sur la confession que l’on nomme si joliment maintenant le sacrement de la réconciliation. La Pâques de mon enfance était jadis le temps idéal pour faire le ménage dans nos vies et dans notre âme, une sorte de mise au point annuel. Dans ce Québec spirituel aux allures syncrétiques et souvent bigarrées, que de gens se lancent tous azimuts et à corps perdu dans la mouvance de gourous gnostiques aux théories farfelues et incongrues. C’est le libre marché des illusions et des théories fantaisistes propulsées à l’avant-scène par l’accessibilité instantanée et la vitrine inédite du cyberespace.
La fête de Pâques d’aujourd’hui ne semble plus attirer les foules dans les églises du Québec. Il n’est pas nécessaire de réserver son banc à l’église paroissiale comme à l’époque de mon enfance. Devant cette panoplie de voies spirituelles qui s’offrent à nous, les célébrations pascales catholiques aussi signifiantes soient-elles n’ont malheureusement pas la cote. Notre Église vieillissante et assez lourdaude, mise si souvent au banc des accusés par les temps qui courent, continue malgré tout de proposer son message d’espérance. C’est sans aucun doute ce qui lui garde sa pertinence et un certain air de jeunesse malgré tout. L’espérance ne vieillit pas, elle transcende le temps et les bouleversements sociaux que connaissent nos sociétés occidentales. L’espérance rebondit sans cesse dans nos vies si tourmentées et esseulées; elle nous invite à soulever nos pas hésitants pour aller vers l’autre et elle nous propose de tendre les bras et d’ouvrir largement les mains pour accueillir l’amour qui se donne généreusement.
À travers les fleurs magnifiques, le jambon traditionnel, les œufs colorés, les chocolateries fines, la lumière de Pâques jaillit du tombeau de nos peurs, de nos doutes, de nos lâchetés et de nos égarements. Le Crucifié a vaincu la mort, la pierre a été roulée, le tombeau est vide à jamais. Jésus de Nazareth, pour les chercheurs de sens, parcourt toujours les routes du monde à la rencontre de ceux qui doutent, luttent, souffrent et cherchent. Depuis plus de deux mille ans, ce routier de l’Éternel sillonne les chemins sinueux de nos vies pour nous révéler à nous-mêmes, nous rendre meilleurs et plus attentifs à nos frères. Pâques, au fond, c’est plein de vie! Joyeuses Pâques!