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André Hains - Souveraineté et banque(route)
2 octobre 2011 - Point n’est besoin d’être un économiste chevronné pour comprendre qu’une faillite survient lorsqu’un débiteur ne peut plus payer les intérêts de sa dette.  Vous avez engorgé vos cartes de crédit à pleine capacité et vous ne pouvez plus vous acquitter des intérêts mirobolants de celle-ci ?  Bientôt, vous devrez contracter une autre dette pour rembourser cette dernière.  Mais puisque vous êtes déjà endetté, le nouveau prêteur exigera un taux d’intérêt plus élevé, pour couvrir son risque.  Et ainsi va la spirale de l’endettement, jusqu’à ce que vous augmentiez vos revenus suffisamment…ou jusqu’à ce que plus personne n’accepte de vous prêter de l’argent.
Comme le veut le dicton, si vous accumulez une dette de 10 000 $, c’est votre problème.  Si vous accumulez une dette de 10 millions $, c’est le problème de vos prêteurs.  Comment la mécanique de l’endettement affecte-t-elle la souveraineté, l’économie, la politique et la fiscalité des pays aujourd’hui dits à risques, comme la Grèce, l’Espagne, l’Italie, le Portugal et, plus près de nous, des États-Unis ?  Comment cela pourrait-il affecter votre quotidien ?  Coup d’œil sur un problème si lointain et si proche de vous à la fois…

Un pays souverain est semblable à une entreprise qui pourrait indéfiniment augmenter ses revenus et rapidement réduire ses dépenses, en prélevant de nouveaux impôts et de nouvelles taxes, et en sabrant dans les programmes sociaux et les projets d’infrastructures, par exemple.  Vous concluriez donc qu’une telle entreprise ne pourra jamais se mettre en faillite et, en théorie, vous auriez tout à fait raison de le croire.  En pratique, plusieurs points expliquent pourquoi un pays souverain se rendra bien plus loin que la limite du commun des mortels avant de se retrouver en incapacité de paiement.  La politique nationale, premièrement, où de nombreux groupes de pression (syndicats, partis de gauche, lobbyistes) peuvent faire pression sur le gouvernement pour l’empêcher de sabrer dans ses dépenses et ses coûteux programmes sociaux.  Remarquez, d’autres groupes de pression (lobbys militaires, patronat, groupes de droite) peuvent également faire valoir leur point de vue au gouvernement et ainsi engendrer d’autres dépenses ou éliminer des sources de revenus (subventions, dépenses militaires, crédit d’impôts, etc.).  Et, à moins de diriger une dictature, le parti au pouvoir se doit d’être à l’écoute de ces pressions populaires ou corporatistes s’il désire être réélu.  C’est malheureusement un des effets pervers à la démocratie.

Soit, le gouvernement d’un pays souverain peut parfois se lier les mains à l’intérieur de ses propres frontières.  Mais, s’il a contracté d’énormes prêts auprès de ses alliés commerciaux ou de banques étrangères, celles-ci ont tout intérêt à soutenir la brebis galeuse et endettée, à défaut de quoi leur investissement pourrait disparaître dans la faillite de leur débiteur.  De façon générale, lorsqu’un individu ou une entreprise se place sous la protection d’une loi d’arrangement avec ses créanciers, cela veut dire pour ces derniers qu’ils risquent de ne plus revoir leur investissement initial s’ils n’accordent pas de marge de manœuvre à l’individu ou l’entreprise failli.  Au niveau international, rappelons ici que la dette des pays souverains ne se compte pas en milliers ou en millions de dollars, mais bien en milliards, de quoi interpeler la « générosité » des grands créanciers de ce monde.

Ces temps-ci, lorsque l’on parle du risque de faillite d’un pays souverain, l’exemple de la Grèce nous vient tout de suite en tête.  Et ce dernier est intéressant parce que le gouvernement grec paye aujourd’hui pour ses excès.  Le pays compte sur de généreux programmes sociaux, une administration publique lourde et une évasion fiscale endémique des citoyens et corporations les plus riches.  La Grèce a, de plus, écouté les conseils d’une certaine banque américaine appelée Goldman Sachs dans l’utilisation d’outils financiers complexes qui lui ont permis pendant longtemps de reporter le paiement des intérêts de sa dette publique, à une époque où elle était encore gérable.  La crise financière de 2008 n’a donc pas épargné la Grèce, fortement exposée aux produits d’investissement toxiques comme les « subprimes », et cette exposition l’a placée dans une situation qui a vu non seulement ses investissements se dégrader, investissements qui auraient dû l’aider à payer sa dette nationale, mais qui a également fortement ébranlé les deux fers de lance de l’économie grecque, soit le tourisme et le transport maritime.  Aujourd’hui, le taux de chômage a grimpé à plus de 10 % et le pays se retrouvera rapidement en défaut de paiement des généreux fonds de pension des nombreux employés de l’État.  La Grèce a donc élaboré un ambitieux plan de réductions des dépenses et d’augmentation des revenus, notamment en privatisant de nombreuses entreprises publiques, ce qui déclenche l’ire de plusieurs groupes sociaux et nationaux qui déclarent que la Grèce n’est pas à vendre à la pièce, et que seuls les dirigeants du pays sont à blâmer pour le fiasco actuel.  Comme nous le rappelions précédemment, il est facile pour un gouvernement de présenter un plan de redressement de ses finances mais, démocratie oblige, il est parfois difficile de le mettre en application lorsque les changements proposés sont drastiques.  Plus précisément, on peut comprendre la population grecque de s’inquiéter de voir les actifs nationaux morcelés et privatisés, même si, sur le fond, il pourrait s’agir d’une stratégie bénéfique à moyen terme pour son gouvernement.  Vendre une société d’État, c’est se priver  pour longtemps de revenus stables, surtout si cette société est à la tête d’un monopole, mais c’est aussi une façon pour l’État de se débarrasser d’avantages sociaux de ses employés somme toute coûteux.  Le Canada a notamment fait de même avec la compagnie de chemin fer Canadien National (CN) en 1995.  À cette époque, son concurrent le Canadien Pacifique (CP) dégageait des profits substantiels, tandis que le CN s’embourbait dans les déficits.  Non pas que sa mauvaise performance ne tenait qu’au fait que c’était une société d’État, mais le gouvernement n’exploitait pas le plein potentiel de l’entreprise, qui perdait inexorablement des parts de marché.  Avec le fruit de la vente du CN, le Canada pu éponger une partie notable de son déficit, ainsi que des intérêts rattachés, et continua de voguer vers les surplus que Paul Martin réussit à accumuler entre la fin des années 90 et le milieu des années 2000.

Si la crise de la dette grecque n’était que nationale, nous serions sans doute bien empathiques de la Grèce, mais notre émoi s’arrêterait là.  Malheureusement, cette crise déborde les frontières grecques pour deux raisons.  La première est que la Grèce partage sa monnaie, l’euro, avec dix-sept de ses voisins européens.  Si les finances de la Grèce venaient à sombrer, plusieurs investisseurs institutionnels pourraient déserter l’euro, qui pourrait alors devenir une monnaie instable.  Mais également, et surtout, les principaux créanciers de la Grèce sont eux-mêmes européens, ce qui pourrait accentuer la tempête financière qui s’abattrait sur la devise européenne si la France et l’Allemagne, pour ne nommer que ceux-là, perdaient leurs créances.  Le paiement des intérêts par la Grèce sur ses emprunts constituent un revenu pour ceux qui lui ont prêté.  Sans compter le capital, compté en milliards, de l’argent public d’autres pays européens qui disparaîtrait en fumée avec la faillite de la Grèce.  L’euro est la deuxième monnaie en importance dans les échanges commerciaux de la planète, derrière le dollar américain, et la première en importance selon la valeur libre, avec plus de 600 milliards d’euros en circulation à la surface du globe.  Qui plus est, si l’euro devait être dévalué dû à la mauvaise performance financière de ce groupe des Dix-Sept, les investisseurs institutionnels pourraient se ruer sur d’autres devises pour protéger leur actif sous gestion, comme le dollar canadien, par exemple, soutenu par la forte hausse de nos matières premières.  Nonobstant qu’il vous serait alors avantageux d’aller faire votre épicerie hebdomadaire à Plattsburgh avec une devise à la hausse, un dollar canadien trop fort signifierait également des exportations canadiennes en baisse, puisqu’il en coûterait plus cher aux pays étrangers pour se procurer les métaux et produits manufacturés canadiens.  Le premier ministre Harper se vante, et avec raison, que le Canada soit un pays exportateur, une devise trop coûteuse devient donc le talon d’Achille de notre économie.  Nous voyons donc aujourd’hui comment un pays aussi petit que la Grèce, qui ne compte que pour 2 % du PIB de la zone euro, pourrait causer un raz-de-marée, à moyen terme, sur les finances de la planète.

Serait-il judicieux de tenter de tirer profit du marasme grec, par les temps qui courent ?  Disons qu’audacieux serait le mot plus juste.  Depuis le début septembre, si le gouvernement grec désirait emprunter davantage pour éponger ses dettes, il devrait le faire à des taux de 70 %, selon le marché et sa cote de crédit.  Autant dire que personne ne veut plus prêter un centime à la Grèce.  Rappelons qu’au Canada, un taux d’intérêt est déclaré criminel au dessus de…60 %.  Si la Grèce décidait plutôt d’émettre de nouvelles obligations, elle devrait se montrer encore plus généreuse que le taux stratosphérique de 28 % sur deux ans qu’elle offre présentement.  Sur qu’elle garantie est basée ce rendement hors-norme ?  Aucune, les actifs nationaux qui n’auraient pas encore été privatisés seront certainement réquisitionnés par les prêteurs majeurs que sont la France et l’Allemagne, créanciers de première ligne.  Les investisseurs individuels trop gourmands qui tableraient sur le malheur grec pour s’enrichir, faisant fi au passage de toute rationalité financière, pourraient souffrir d’insomnies encore longtemps puisque rien n’indique pour le moment que le plan d’austérité proposé par le gouvernement trouvera écho (et confiance) auprès de la communauté internationale et de la population grecque elle-même.  Ce qui pourrait dire que les obligations de la Grèce pourraient avoir moins de valeur que le papier sur lesquelles elles sont imprimées.  Si Nicolas Sarkozy et Angela Merkel risquent de ne pas retrouver leurs billes  dans l’impasse hellénique, imaginez le petit investisseur ordinaire qui pensait avoir flairé un bon filon.

L’actualité économique et financière nous permettra sans doute de suivre ce roman-feuilleton pendant encore quelques mois, et découvrir quel impact il aura sur nos propres épargnes.  Car Hercules, le héros mythique qui s’acquitta victorieusement de ses douze travaux, a beau avoir été grec, devant l’ampleur de la tâche d’aujourd’hui, il en perdrait sûrement son latin…

andrehains@videotron.ca


 

     

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