Un jour ou l’autre, nous serons confrontés inexorablement à l’automne de nos vies où le grand sablier du temps laissera couler un filet de plus en plus mince. En ces jours d’automne, deux grandes personnalités exceptionnelles de chez nous viennent de franchir à un âge vénérable le passage vers l’au-delà. Le père de l’écologie Pierre Dansereau (1911-2011) et la musicologue Maryvonne Kendergie (1915-2011) nous ont quittés la semaine dernière en laissons dernière eux un héritage d’envergure.
Ils étaient deux universitaires accomplis, reconnus internationalement, artistes au fond de leur âme. L’un était Québécois de souche, l’autre Arménienne d’origine. J’ai eu l’immense privilège de rencontrer à maintes reprises ces êtres plus grands que nature. Pierre Dansereau a quitté ce monde à quelques jours de ses 100 ans. Homme réfléchi, grand intellectuel, pédagogue hors pair et scientifique rigoureux, il aura su insuffler au cœur de ce monde en ébullition une compréhension unique de cette planète que nous maltraitons trop souvent impunément. Il avait compris plus que nul autre l’interdépendance des éléments vitaux qui sont l’essence même de notre être au monde. Émule du frère Marie-Victorin, il aura sans doute en quelque part dépassé en quelque part le grand maître de son enfance. Pierre Dansereau aura inspiré des milliers d’étudiants et de protecteurs de notre environnement. Il nous aura invités à protéger l’équilibre fragile de notre planète terre et des écosystèmes.
Ce chercheur aura réussi à décloisonner les savoirs plus que quiconque. Au cours de sa longue et prolifique carrière scientifique, il aura publié quelques 600 articles, plusieurs monographies et essais. L’Office national du film produisit en 2001 un documentaire sur son parcours au titre fort évocateur de l’homme qu’il était : « Quelques raisons d’espérer ». Cet illustre Québécois continuera d’inspirer tous ceux et celles qui croient en l’avenir de cette terre fabuleuse que nous foulons au quotidien. On le considère comme l’un des fondateurs de l’écologie contemporaine. Pour sa part, l’Arménienne d’origine, Maryvonne Kendergie fut considérée comme une grande dame de la musique contemporaine au Québec. Née en Turquie, cette pianiste arriva au Canada (Saskatchewan) en 1952, elle s’installa à Montréal en 1956 et devint citoyenne canadienne en 1962.
Diplômée en littérature de la Sorbonne, en musique de l’École Normale de Paris et en histoire de l’art de l’Institut d’art et d’archéologie de Paris, Maryvonne Kerdergie se retrouva à la radio de Radio Canada dès 1957 où elle réalisa des dizaines d’entrevues avec les plus grands musiciens contemporains. Elle enseigne pendant 20 ans à l’Université de Montréal où elle instaura un cours d’histoire de la musique canadienne. Elle fit inlassablement, tout au long de sa carrière, la promotion de la musique contemporaine dont elle fut la cofondatrice et la directrice de la Société de musique contemporaine du Québec. Honorée au Canada et en Europe, Maryvonne laisse le souvenir d’une femme donnée à la musique. Animée d’une foi profonde, elle a toujours nourri sa vie quotidienne d’une prière bien sentie. Elle avait trouvé domicile à quelques pas de l’Oratoire St-Joseph chapeauté de son immensité dôme qu’elle admirait tant. Sa foi était enracinée dans une expérience bien sentie et fortement influencée par ses origines arméniennes. Comme on le sait tous, la musique élève l’âme.
Il y a deux ans, elle m’avait invité à célébrer avec un groupe d’amis son 94e anniversaire dans un petit resto du quartier Côte-des-Neiges. Vive d’esprit, elle se déplaçait toutefois péniblement à l’aide d’une marchette; mais elle n’avait pas perdu son esprit taquin et son sens de l’histoire. Malgré son état de santé fragile, elle tenait à demeurer seule dans son appartement où s’empilaient d’innombrables boîtes de documents d’archives musicales qu’elle avait gracieusement décidé de léguer à la Faculté de musique de l’Université de Montréal. La musique était toute sa vie, une musique qu’elle a su faire aimer à des milliers d’auditeurs à la radio et d’étudiants avides de culture musicale. Maryvonne Kendergie savait conter et raconter, elle avait la musique dans l’âme, celle qui fait rêver, aimer et espérer.
Devant ces êtres d’exception, je m’incline respectueusement. Pierre et Maryvonne ont marqué à leur façon tant de générations de Québécois à une époque où le Québec s’ouvrait au monde et entrait résolument dans la voie de l’émancipation. Ils ont été comme des guides, des phares qui projettent au loin un rayon lumineux sur un monde encore inconnu, rempli de possibilités, à inventer même. À nous qui poursuivons la route, n’oublions jamais ces gens merveilleux qui nous ont précédés et qui ont façonné en fait, ce que nous avons de meilleur. Notre poète national Félix Leclerc ne chantait-il pas si bien : « C’est grand la mort, c’est plein de vie dedans. »?