« Qu’ils travaillent ces jeunes qui ont tout cuit dans le bec! » s’exclament d’autres. « Au lieu de voyager, de faire la fête et de se payer des sorties coûteuses, qu’ils économisent tout simplement! » rétorquent certains. Nous avons tout entendu ou presque sur ce dossier qui devient de plus en plus épineux. Quelle sera l’issue ultime de ce mouvement de contestation puisque le gouvernement Charest ne bronchera pas, parole d’un premier ministre bien décidé, et que les étudiants, convaincus de leur cause, sont prêts à tout?
Sur nos écrans de télé, des jeunes qui savent très bien s’exprimer sont venus prendre parole pour exprimer leur point de vue souvent légitime à bien des égards. Certes, ils ne sont pas tous solidaires dans cette démarche risquée, voire périlleuse. Ils ont beaucoup à perdre dans cette aventure quelque peu rocambolesque, mais ce qui impressionne, c’est l’ampleur de la mobilisation. Il y a longtemps que le Québec n’avait pas vécu un tel mouvement de solidarité. Cela ressemble un peu, sans la casse, aux allures de mai 68 en France, non? Il faut bien l’avouer, il y a plus que les droits de scolarité en cause. Selon plusieurs analystes, c’est aussi un débat de fond, un questionnement en profondeur qui porte sur notre société. Quelles sont les valeurs qui incarnent le Québec d’aujourd’hui? Quelle est la place des jeunes dans une société où le pouvoir de l’argent achète tout ou presque? Lorsque l’on regarde les tendances actuelles de l’économie et de la diminution des acquis sociaux, il y a de quoi inquiéter les générations qui émergent.
Le mouvement des indignés qui a secoué quelque peu nos certitudes au cours des derniers mois reflète certes un mal d’être, un besoin d’exister autrement que nos gouvernements dans leur tour d’ivoire ne saisissent pas toujours. Nous le savons plus que trop bien, nos politiciens ont tendance à s’enfermer dans leur bureaucratie parfois étouffante en oubliant ceux qui triment dur pour payer leurs impôts et survivre tant bien que mal. Nous connaissons tous la précarité financière des foyers québécois. Nos savants économistes, chiffres à l’appui, ne cessent de prédire le pire des désastres. L’endettement et la pauvreté touchent des millions de Québécois dans un pays d’opulence qui se targuent de sa social-démocratie en faisant souvent la morale aux autres pays du sélect G8.
Imaginez, il y a présentement 57 associations et plus de 71 000 étudiants en grève illimitée. C’est quand même beaucoup et le mouvement ne semble pas diminuer d’intensité. En y pensant bien, les revendications des étudiants ne s’inscrivent-elles pas dans une mouvance de changement, de renouveau des valeurs ambiantes, de remise en question d’une certaine vision de société? Ne s’apparentent-elles pas à ce que nous, les baby-boomers fatigués et au bord de la retraite, avons connu et instigué dans les années soixante. Il y a eu des succès, mais aussi des échecs amers, voire retentissants, mais nous étions là, bien vivants et désireux plus que jamais d’une société égalitaire avec une place au soleil que nous réclamions au nom de la justice.
Pourquoi serions-nous opposés à un désir chez les jeunes générations d’une société nouvelle, plus équitable et plus éthique? Celle que nous avons fabriquée ne pèche-t-elle pas par bien des excès et des abus de tout genre? Sommes-nous fiers de cette économie chancelante, de la collusion à outrance dans les officines des divers paliers gouvernementaux, des fréquentes enveloppes brunes et des pots-de-vin de nos élus, du taux de décrochage alarmant et endémique, de nos infrastructures qui s’écroulent au fil du quotidien, du fossé s’élargissant sans cesse entre les riches et les pauvres, de ces magnats des finances qui se retirent pleins aux as, de ces établissements bancaires qui frôlent des profits records en pleine récession? Serait-il possible que les jeunes générations en aient soupé des discours somnifères de nos politiciens trop imbus de leur pouvoir et de leur visée carriériste?
Ce mouvement de grève des étudiants nous invite peut-être à revoir nos priorités et nos valeurs. Il est clair que l’éducation est un droit et non une option pour ceux qui en ont les moyens. Même les universités, qui sont sous-financées, doivent se remettre à leur planche à dessin afin de réviser leur expansion gigantesque et même revoir leur mission fondamentale. Ne l’oublions pas, ce sont les prochaines générations qui devront venir à notre rescousse quand nos fonds de retraite seront au bord de la banqueroute et que notre système de santé ne pourra plus nous accueillir dans la gratuité. Je ne sais pas si la hausse des droits de scolarité est légitime. Mais à vrai dire, 75% de hausse en 5 ans, cela apparaît beaucoup aux yeux de plusieurs. Au-delà des droits de scolarité, il faut peut-être creuser un peu plus profondément les enjeux réels de ce mouvement étudiant. « Même sans espoir, la lutte est encore un espoir » disait l’écrivain Rolland Romain. En fait, cette lutte ne rallume-t-elle pas la flamme qui est en train de s’éteindre au cœur des nouvelles générations de Québécois?