La célébration du Mercredi des Cendres du 22 février dernier marquait pour les chrétiens l’ouverture du Carême 2012 sous le thème « L’heure est venue, donne vie! », un long parcours nourrit par la prière, le jeûne et le partage. Aujourd’hui, le Carême ne semble plus énerver personne et encore moins les mobiliser. Qu’en est-il au juste?
Il est vrai que le Carême ne semble plus avoir beaucoup d’impact dans la vie des gens qui nous entourent. Soit! Mais des «faces de carême», des airs maussades et pâles, on en voit pas mal par les temps qui courent; la situation sociale et économique s’en charge fort bien. Un certain climat de morosité et de ras-le-bol généralisé en affecte plus d’un. Un Carême imposé, avec des privations et des restrictions, est déjà commencé dans la vie de plusieurs des nôtres aux prises avec les aléas et les soubresauts de la situation économique. Nous en connaissons tous des gens qui font carême toute l’année. Pourtant, ce long parcours de quarante jours, sans compter les dimanches, qui mène à la fête de Pâques est un espace fort pertinent dans notre monde déboussolé, à la recherche de sens et de points de repère. «Le carême de jadis, c’était du sérieux», racontait ma tante Melvina âgée de plus quatre-vingt-trois ans. Et de plus belle, elle en rajouta avec conviction et fierté accompagnée d’un ample geste de la main: «Dans le temps, on connaissait aussi la valeur des choses». Avec son amoureux de toujours, tante Melvina, qui a trimé dur pour élever ses sept enfants, connaissait effectivement la valeur des choses.
Le Carême n’est-il pas ce temps offert gratuitement, cet espace possible où l’on peut apprendre davantage sur la vraie valeur des choses, ce qui est essentiel dans nos vies humaines. Dans l’imaginaire collectif, ce long pèlerinage menant à Pâques est synonyme de privations et de sacrifices. Mais fondamentalement, le Carême est d’abord et avant tout un temps offert pour rentrer en soi-même et pour y faire une «mise au point». Rentrer au fond de soi, ce n’est pas toujours évident, car tout nous porte à faire autrement. Nous n’avons pas le temps de faire un arrêt; de porter un regard sur ce qui nourrit notre vie, nos rêves, nos espoirs; de prendre conscience de ce qui obscurcit malencontreusement notre humanité, nos états d’âme, nos décisions.
Un temps pour travailler sur soi-même et aussi sur notre manière d’être en harmonie avec les autres et avec son Dieu. Faire Carême, c’est aller au fond de son cœur pour en faire reculer les frontières de l’égoïsme et de l’enfermement afin d’y ouvrir la porte de la rencontre de l’autre et de la transformation de soi. Ouvrir son cœur, c’est permettre à l’autre de venir chez soi, de se sentir aimé et aimable; c’est accueillir ce Dieu de l’impossible, des rêves fous pour qu’il y fasse sa demeure en toute simplicité. En fait, c’est le chemin de la conversion, qui selon les textes sacrés de la Bible, nous invite à effectuer un revirement, à retourner de bord. C’est un peu comme revenir sur ses pas, changer d’orientation pour passer d’une vie quelque peu ténébreuse à une vie plus ensoleillée, voire lumineuse.
En sillonnant les corridors des urgences et des centres hospitaliers, nous réalisons vivement que la vie est si fragile! Ce temps de réflexion et de silence que nous propose le Carême nous rappelle certes nos fragilités, nos égarements, notre finitude, mais combien grand notre besoin d’espérance. Avec un peu de cendre sur le front, nous sommes conviés à emprunter jusqu’au 8 avril prochain un chemin d’humilité et de service. Vous comprendrez aisément que ce ne sont pas les voies proposées par une société subjuguée par l’avidité et la surconsommation. Pourtant le christianisme, au-delà de ses pratiques et parfois de ses irritants, nous inspire par sa grande sagesse deux fois millénaire héritée par tant d’hommes et de femmes qui ont marqué l’histoire de l’humanité tourmentée par le désespoir et habitée par la recherche du bonheur. Le Carême se révèle sans contredit une démarche de proximité.
Notre monde d’aujourd’hui aspire encore et toujours à cette quête incessante du bonheur, celle qui nous rend meilleur, plus proche de soi et des nôtres à chaque jour. Ce Québec de tant de lacs et de rivières a été façonné par une multitude d’hommes et de femmes de foi, d’audace et d’espérance. Nous sommes les heureux héritiers d’une générosité débordante et d’une sainteté étonnante. Puissent-ils nous inspirer encore dans le devenir des nôtres et dans cette humble marche vers Pâques 2012! Un carême, pourquoi? Sans doute pour nous ouvrir à plus grand que nous, à sortir de la grisaille qui nous tenaille et à changer nos faces de carême en celles de la joie. Peu importe notre parcours spirituel, Quelqu’un nous attend quelque part sur le chemin parfois sinueux de nos vie. Ne l’oublions pas, des cendres de ce monde ébranlé par nombre de crises et de guerres, se lèvera une terre nouvelle; il faut y croire éperdument. Éternels pèlerins dans les déserts de nos cités, nous avançons souvent à pas lourds, démêlant du mieux que nous le pouvons mirage et réalité. L’heure est toujours venue de redonner goût à la vie autour de nous.